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Trottinettes électriques : un développement anarchique au nom de la mobilité partagée

#Accident - #Alain Saute - #Circulation - #Code de la route - #free-floating - #Hidalgo - #LOM - #municipalité - #Paris - #Trottinettes

Dans les villes françaises, et notamment à Paris, la croissance spectaculaire du nombre de trottinettes électriques tourne à l’anarchie et suscite la colère grandissante des autres usagers de la route, ainsi que des piétons. La capitale estime à 15 000 le nombre de ces engins proposés en « free-floating » par une dizaine d’opérateurs (Lime, Bird, Bolt, etc.), et de nouvelles trottinettes sont installées chaque jour, parfois bien alignées sur un bout de trottoir, souvent renversées n’importe où.

La circulation des trottinettes électriques pose des problèmes de sécurité inédits de par leur nombre et leur gravité, les adeptes de ces engins circulant aussi bien sur les trottoirs que sur la route ou dans les parcs, déstabilisant tant les automobilistes que les piétons. Chef du service de chirurgie orthopédique à l’hôpital Saint-Antoine, le professeur Alain Sautet voit désormais régulièrement dans son service des traumatismes qu’il n’avait pas l’habitude de voir à Paris. « A l’hôpital Saint-Antoine, on voit arriver une quarantaine de personnes chaque semaine qui passent aux urgences pour un accident de trottinette. Ça commence à faire un chiffre important, en sachant qu’il y a une dizaine de sites d’accueil d’urgences sur Paris », s’alarme-t-il.

« En fait, ce sont des fractures qu’on retrouve dans la traumatologie des scooters et des motos. Ce qui justifie un traumatisme relativement violent généralement dû au fait que la roue se prend sur une petite butée ou un trou et entraîne un arrêt brutal avec une projection du conducteur de la trottinette électrique »,

explique le chirurgien, précisant que chuter d’une trottinette lancée à 25 km/h revient à ouvrir une portière et descendre d’une voiture qui roule à cette vitesse : « On imagine aisément le traumatisme que cela peut engendrer ».

Le docteur Sautet reçoit principalement deux types de victimes d’accident de trottinette électrique. Ceux d’une trentaine d’années et moins, qui se font des fractures du membre supérieur, un poignet, un doigt, voire un coude. Ceux-là récupèrent généralement facilement, même s’ils sont opérés. La nouveauté pour lui, ce sont les victimes de 40 ans et plus, souvent un peu plus lourds, généralement un peu moins souples, qui chutent différemment, avec des fractures du membre inférieur, une hanche, un genou, une cheville ou une jambe. Avec une difficulté particulière car, à cet âge, ces fractures sont souvent source de complications et d’arthrose secondaire.

Ces blessures pourraient être évitées. Alain Sautet plaide pour que les trottoirs soient interdits aux trottinettes électriques. Il milite également pour le port du casque et conseille l’utilisation des pistes cyclables. Enfin, le praticien rappelle l’importance de penser à s’assurer : « Si vous utilisez une trottinette électrique, vous n’êtes pas assuré, donc vous êtes responsable des frais engagés. Il est donc indispensable de prendre une assurance complémentaire ».

Le docteur François Lecomte, urgentiste à Paris, explique lui-aussi la gravité des traumatismes dus à des accidents de trottinette par l’absence de port du casque et par la vitesse. Partisan d’un bridage de la vitesse de ces engins en deçà des 25 km/h autorisés, il souligne qu’en traumatologie, on considère que c’est à partir de 30 km/h qu’on peut être face à des accidents sévères. « Avec 25 km/h, on est proche de ce premier palier de vitesse grave », précise-t-il.

Outre les problèmes d’insécurité routière générés par les trottinettes électriques, on peut s’interroger sur la pertinence du modèle économique choisi par les différents opérateurs de mobilité partagée. D’après la newsletter Oversharing, qui a analysé les données publiques à Louisville dans le Kentucky, la durée de vie d’une trottinette électrique partagée est de 28 jours. Par ailleurs, sa vitesse moyenne est inférieure à 9 km/h pour des distances parcourues de moins de 3 kilomètres par trajet. En moyenne, une trottinette roule 227 kilomètres avant d’être mise hors circuit. Or, le cabinet McKinsey a calculé que le seuil de rentabilité pour une trottinette électrique partagée était atteint après 114 jours d’utilisation au rythme de cinq trajets par jour, le prix moyen d’une trottinette étant estimé à 400 dollars.

Le marché de la micromobilité est pourtant potentiellement énorme : plus de la moitié des déplacements en Chine, en Europe et aux Etats-Unis se font sur une distance de moins de 8 kilomètres, idéale pour ce genre de véhicule (trottinettes, vélos, etc.). Le cabinet McKinsey estime qu’en 2030, il pourrait être compris entre 300 et 500 milliards de dollars.

En France, la loi d’orientation des mobilités (LOM) définira entre autres les règles d’utilisations des trottinettes électriques dans l’espace public. Pour ce faire, une adaptation du Code de la route est à prévoir. Parmi les quatre articles relatifs à la micro-mobilité, la LOM projette d’interdire la conduite sur les trottoirs ou de sanctionner le fait de circuler à deux sur une trottinette. Des pratiques dangereuses que les forces de l’ordre pourront vraisemblablement verbaliser. Le port du casque pourrait aussi devenir obligatoire pour tous les usagers de trottinettes électriques.

Si la capitale française a vu se multiplier les trottinettes en libre-service dans les rues et sur les trottoirs, de nombreuses villes américaines et espagnoles ont réagi fermement pour limiter les risques d’accident. Aux Etats-Unis, au moins 1 500 personnes ont été blessées depuis 2017, selon des chiffres basés sur des statistiques hospitalières qui ne prennent toutefois pas en compte quatre décès liés aux trottinettes rapportés par la presse. La ville la plus catégorique n’est autre que New York, où les trottinettes ont été purement et simplement interdites avant même leur déploiement. Cependant, la commission des transports de la ville a récemment décidé de réfléchir à un programme pilote pour tester les trottinettes en libre-service. Sur la côte ouest américaine, des milliers les trottinettes ont envahi sans autorisation les rues de San Francisco en quelques mois en 2018. Ce qui a énervé beaucoup d’habitants de la ville californienne car les deux roues circulaient n’importe comment et étaient abandonnés n’importe où. Résultat, la municipalité a interdit trois grandes marques, notamment la start-up Lime, dont le siège se trouve pourtant à San Francisco. Toujours sur la côte ouest, la ville de Seattle a carrément interdit les trottinettes électriques en libre-service.

En Europe, plusieurs villes espagnoles ont également pris des mesures en réaction à l’envahissement récent de ces machines. En décembre 2018, Madrid a refusé son autorisation à trois compagnies de trottinettes électriques, dont Lime. Les trois sociétés qui avaient déployé leurs deux roues sans autorisation ont dû retirer leurs machines. La capitale espagnole interdit la circulation sur les trottoirs, mais accepte les trottinettes le plus puissantes dans les rues limitées à 30 km/h. A Barcelone, saturée de touristes, les trottinettes en libre-service sont totalement interdites. Enfin, à Valence, Lime a été interdite, ses trottinettes retirées et des pénalités financières ont été infligées à la start-up.

Source : CCFA